Invité dans l’émission "Les Chroniques de la Vieille Europe" du 30 avril 2013 sur Radio Courtoisie, David L’Epée parle de l’oeuvre du cinéaste britannique Ken Loach (et notamment de son film "It’s a Free World") et de ce qui distingue le cinéma anglais du cinéma français dans le traitement de la classe ouvrière.
Réponse à Pascal-Manuel Heu sur le cinéma populaire
Lire la chronique de Pascal-Manuel Heu au sujet du dernier dossier d’Eléments
Monsieur,
Je suis honoré que mes quelques articles publiés çà et là sur le cinéma aient pu retenir l’attention d’un cinéphile aussi chevronné que vous. Je suis par ailleurs agréablement surpris d’apprendre que vous êtes un lecteur de la revue Musée Neuchâtelois, que je lis moi-même assez souvent, et que vous avez eu connaissance de cet article de notre historien local Marc Perrenoud sur le cinéma ouvrier de notre région.
J’ai d’ailleurs eu la chance (car c’est un document rare) de visionner une copie du film dont parle M. Perrenoud dans son article, La Vie d’un Ouvrier dans les Montagnes Neuchâteloises (Etienne Adler, Suisse, 1930). Le film est actuellement conservé au Département audiovisuel de la Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds, établissement regorgeant d’archives filmiques intéressantes et dans lequel j’ai eu l’occasion d’effectuer une partie de mon service civil. Ce long métrage très descriptif, commandité par le Parti socialiste neuchâtelois dans le cadre des élections cantonales de 1931 et constitué d’images documentaires montées bout à bout et intégrées dans un vague récit (l’histoire en flash-back racontée par un ouvrier recevant des amis à sa table), constitue un témoignage précieux à la fois sur les activités professionnelles du prolétariat chaux-de-fonnier de ces années-là mais aussi sur sa vie sociale et ses loisirs, loisirs très marqués par chez nous (je suis originaire des Montagnes neuchâteloises du côté de ma mère) par les excursions dans la campagne environnante, les activités associatives, les “torées” et la fameuse Société des Amis de la Nature. Le film n’est malheureusement pas disponible en ligne et ses rares copies sont exclues du prêt. Par contre, vous pouvez en trouver une présentation plus détaillée aux pages 194 et suivantes de l’ouvrage de Brigitte Studer et François Vallotton, Histoire Sociale et Mouvement Ouvrier : un bilan historiographique 1848-1998 (Editions d’En-Bas, 1997).
Je laisserai Pascal Eysseric vous répondre s’il le souhaite sur la question des récentes recherches en sociologie concernant le monde ouvrier ; je prends note, quoi qu’il en soit, des références que vous nous indiquez et qui complètent avec profit celles contenues dans le dernier numéro d’Eléments.
Vous vous demandez ce qui fait qu’un film comme Camping (Fabien Onteniente, 2006) puisse connaître un succès inversement proportionnel à celui des films de Ken Loach, que vous pensez être plutôt prisés par un public plus bourgeois (ou peut-être plus intellectuel, ce qui n’est pas la même chose). Je suis bien emprunté pour vous répondre car je n’ai pas vu Camping et je ne sais pas s’il s’est exporté dans le monde anglo-saxon alors que je sais par contre que les films de Ken Loach, eux, ont été traduits dans de nombreuses langues et projetés dans de nombreux pays, ce qui révèle tout de même un engouement assez large. Je peux par contre parler d’un autre film populaire français sorti il y a quelques années et qui, lui, a connu un vrai succès au box-office, c’est Bienvenue chez les Ch’tis (Dany Boon, 2008). Comme Camping c’est un film français et comme lui c’est un film qui nous parle de gens d’extraction populaire, mais la comparaison s’arrête là. Le film de Dany Boon n’est certes pas un chef-d’œuvre du septième art, il est l’œuvre d’un réalisateur richissime peut-être attaché à ce coin de terre qu’est le nord de la France (il en fait d’ailleurs un des leight motiv de ses spectacles d’humour) mais qui a aussi montré, dans un film postérieur comme Rien à Déclarer (2010) qu’il était un fervent partisan de l’Union européenne et des accords de libre circulation dont il s’est fait dans cette comédie le zélé propagandiste.
Ces considérations mises à part – considérations qui rappellent qu’outre la différence de talent, Dany Boon ne saurait être le nouveau Renoir ni le nouveau Duvivier – Bienvenue chez les Ch’tis doit nous intéresser plus par ce qu’il révèle du public à qui il a tant plu que parce qu’il raconte. C’est incontestablement un succès populaire. Tout succès n’est-il pas d’ailleurs populaire par définition, mathématiquement populaire ? Nous avons là un film peut-être assez médiocre mais pourvu de caractéristiques devenues rares dans le cinéma français moderne :
1) l’action ne se déroule pas à Paris mais en province, et dans une région du nord qui plus est, zone bien moins exploitée par le cinéma que Saint-Tropez ou le Cap d’Agde ;
2) les personnages principaux ne sont ni agents secrets ni artistes tourmentés ni aventuriers pittoresques mais exercent des métiers tout à fait ordinaires (postiers entre autres) ;
3) ces personnages, de ce fait, appartiennent clairement à la classe populaire ;
4) le propos du film n’est pas de se moquer d’eux (sous prétexte qu’ils seraient provinciaux, ordinaires et peu fortunés) mais au contraire d’en faire un portrait sympathique et de prendre à rebrousse-poil les préjugés exercés à leur encontre par les Parisiens.
C’est surtout ce quatrième point qui distingue radicalement le film de Dany Boon de Camping et des autres productions “populophobes” du cinéma français de ces dernières années. Sans tomber dans l’idéalisme prolétarien d’un certain cinéma militant (ici, le postier a réellement un problème d’alcool, ce n’est pas juste un ragot malveillant à son encontre !), le mépris de classe est d’emblée évacué au profit d’une réhabilitation du héros populaire. La question qu’il convient de se poser est donc la suivante : comment expliquer le succès de cette comédie ? Le peuple aurait-il tendance à applaudir lorsqu’on cesse quelques instants de le tourner en dérision et de le trainer dans la boue ? Il existerait donc un autre mécanisme social que celui du masochisme de masse pour attirer les gens dans les salles de cinéma ?
L’explication est pourtant simple : le spectateur français lambda n’est pas nécessairement parisien, il est rarement riche et il lui arrive plus souvent de gagner sa vie comme postier (ou dans n’importe quel autre métier de la vie quotidienne) que comme agent secret. L’identification du spectateur aux personnages est donc plus aisée d’une part, et d’autre part il n’est pas exclu qu’il vive l’expérience d’un film tel que celui-là comme une petite revanche du populo sur le cinéma habituel, expression sans cesse répétée de la morgue de nos élites. Ajoutons à cela que l’histoire finit bien, que l’esprit qui prévaut dans le récit est foncièrement positif (il n’y a pas réellement de personnage méchant) et que ce qui est exalté – les bons sentiments, la camaraderie, le goût d’une certaine joie de vivre – peut apparaître comme un bol d’air frais dans une cinématographie contemporaine qui se complait souvent dans la dépression, la tristesse sexuelle et la bassesse humaine. Avouons qu’on sort du cinéma plus épanoui après une projection de Bienvenue chez les Ch’tis qu’après une projection du Baise-moi de Virginie Despentes !
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce film, tout comme Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001), autre grand succès au box-office, a eu à subir les foudres de quelques revues culturelles de l’intelligentsia branchée de gauche, certains critiques y ayant vu une vision “pétainiste” de la France. Pour ces gens, l’équation est toujours la même : la sympathie à l’égard des classes populaires ne peut être que du populisme, et le populisme ne peut aboutir qu’au pétainisme. Ils reprochaient à Boon comme à Jeunet d’avoir dépeint une France qui n’est pas la France réelle, pas la France contemporaine. On peut bien sûr discuter de l’éventuel bien-fondé de cette critique (surtout dans le cas de Jeunet qui n’a jamais prétendu à la contemporanéité) mais ce qui apparaît rapidement dans ce réquisitoire, c’est que ceux qui l’énoncent ne veulent pas que cette France-là soit la France réelle. Le chroniqueur Charb, dans un papier paru le 26 décembre 2012 dans Charlie Hebdo, s’en prenait à Georges Brassens (encore un pétainiste qui s’ignore !) en suivant la même dialectique et concluait : « Brassens chante une France morte, une France en polo beige qui bouloche, une France qui cuisine tout au beurre, une France qui sent le tabac froid. Cette France-là, heureusement, ne ressuscitera jamais. » Une équation purement idéologique à nouveau : nous ne voulons pas que cette France, trop semblable à celle de jadis, existe ; donc convenons qu’elle n’existe plus et qu’elle ne saurait être que le fantasme d’un passé honni ; donc toute tentative de la ressusciter, qui plus est s’il s’agit de faire croire à son actualité, est forcément suspecte de passéisme, voire de complaisance à l’égard de ces temps que nous conspuons. Dès lors, est-ce vraiment un hasard si ces comédies populaires méprisées par les cultureux et autres observateurs “officiels” et “faisant autorité” sont aussi celles qui font le plus d’entrées en salle ?
Une dernière observation pour clore mon propos, et je crois qu’elle est assez révélatrice. Dans le même numéro de Charlie Hebdo cité plus haut, un autre chroniqueur, Jean-Baptiste Thoret, consacrait sa rubrique cinéma au film Touristes (Ben Wheatley, Angleterre, 2012) et écrivait la chose suivante : « [Enfin un film] qui se moque des kenloacheries d’usage et autres comédies sociales de Sa Majesté. Ici, le peuple [...] toutes ces petites gens dont les manières et la politesse onctueuse virent à l’écœurement [...] apparaît comme une source intarissable d’attitudes navrantes et de clichés, de mauvais goût et d’idées courtes. » J’ignore si ce film peut être considéré comme l’équivalent britannique de Camping (les titres appartiennent en tout cas au même registre lexical !) mais il est certain qu’une grande partie des intellectuels dont vous parliez, du moins en France, préfèrent infiniment voir le populo incarné au cinéma sous les traits d’un énième avatar du beauf de Cabu que sous ceux d’un working class héro, d’un nouveau Gabin ou d’un Ch’ti au provincialisme sympathique et décomplexé !
David L’Epée, 15 mai 2013
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Beauté Fatale
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God save the working class !
Article paru dans le n°147 de la revue Eléments (avril-juin 2013) :
« On entend toujours le point de vue des généraux, presque jamais celui de l’homme de troupe. J’essaie d’exprimer un point de vue non pas sur la classe ouvrière mais de la classe ouvrière. » L’auteur de cette phrase, souvent citée, n’est autre que le réalisateur anglais Ken Loach, et son nom est celui qui revient inévitablement lorsque l’on parle de cinéma “prolétarien” britannique. Il n’est pas le seul à occuper ce créneau (créneau fort peu convoité dans la profession), mais il est incontestablement celui qui jouit de la reconnaissance la plus internationale. Si internationale d’ailleurs qu’en Europe, il est davantage connu du public du continent que parmi ses compatriotes !
Petit-fils de mineur, fils d’un électricien et d’une couturière, il a pu être considéré par certains comme l’héritier du néo-réalisme italien, par d’autres comme celui du Free Cinema, ce courant né en Angleterre dans la seconde partie des années 1950 et qui fut contemporain de la Nouvelle Vague française. Loach, c’est tout d’abord une méthode de travail, indissociable de son projet cinématographique. Obsédé par un certain impératif d’authenticité, il évite autant que possible d’ajouter de la musique ou des effets visuels susceptibles d’“esthétiser” ses scènes, il recourt fréquemment à des acteurs non professionnels à qui il laisse une large marge d’improvisation, il travaille uniquement dans des décors et des lumières naturels. Sans aller aussi loin dans cette exigence que d’autres cinéastes, plus radicaux dans la forme, comme le Lars Von Trier des débuts, il partage avec lui ce goût pour le réalisme sans fard et le refus de l’artifice. Ce qui passe chez Loach par un ancrage à la fois sociologique et géographique de ses films, faisant la part belle aux accents locaux, des dockers de Liverpool aux chômeurs de Glasgow. Travaillant avec des équipes de tournage légères et gardant toujours sa caméra un peu en retrait, il tient beaucoup à ce que les acteurs s’identifient à leurs personnages et ne découvrent le déroulement de l’histoire qu’au fur et à mesure du tournage. Pour cette même raison, ses films sont tournés non pas en fonction d’une logique pratique mais dans l’ordre chronologique du récit, c’est-à-dire celui dans lequel le découvrira le spectateur.
S’il fallait comparer Ken Loach à un écrivain, on pourrait évoquer le romancier John King (dont le dernier récit, Skinheads, a été traduit récemment en français), qui partage avec lui ce goût pour la culture populaire britannique et la vie et les préoccupations des gens ordinaires. Mais on pourrait tout aussi bien le rapprocher de Zola, tant sa filmographie a quelque chose de naturaliste, au sens que ce mot a dans la littérature. Loach est certes un homme de conviction, un cinéaste engagé qui ne cache pas ses affinités ni ses antipathies, mais ses films n’ont rien de cette idéalisation ni de ce manichéisme qui caractérise un certain cinéma révolutionnaire de type “réaliste-socialiste”. Non seulement il se veut plus réaliste que cela, mais aussi moins univoque. A l’égard de la classe ouvrière, des gens du petit peuple, des victimes de la mondialisation, il fait preuve, à chaque fois, de beaucoup d’empathie et de très peu de complaisance. Certains de ses films sont explicitement militants, comme Bread and Roses, qui parle de l’exploitation des travailleurs latinos aux Etats-Unis, ou Land and Freedom, qui raconte l’engagement d’un Britannique dans les Brigades Internationales lors la guerre d’Espagne, mais beaucoup d’autres optent pour une simple description de la vie des classes populaires, à travers des personnages pas forcément politisés, rarement héroïques, mais représentatifs de certaines situations dramatiques que le cinéaste souhaite dénoncer.
Si certains critiques ont vu dans ses films une vision anti-orwellienne des classes populaires (les petites poissons ne sont pas plus vertueux que les gros requins et sont prêts aux mêmes malveillances pour asservir leurs prochains), il semble toutefois plus juste d’y voir une critique non de la mentalité des gens ordinaires mais de la nature du système néolibéral. Le message en est d’autant plus tragique : la common decency existe bel et bien (Joe apprenant gratuitement le football aux adolescents des rues, Angie hébergeant chez elle une famille de réfugiés iraniens) mais elle est mise à mal par le capitalisme, qui s’obstine à briser ces solidarités organiques à l’œuvre dans les classes populaires. Loach n’est pas un anti-orwellien, c’est un orwellien pessimiste.
Pour lire l’article en intégralité, commandez le n°147 de la revue Eléments
Dictionnaire de la pensée du cinéma
On pouvait penser que tout avait été publié en matière de dictionnaires sur le cinéma après des volumes et des volumes remplis des biographies de tous les acteurs et des cinématographies de tous les réalisateurs d’hier et d’aujourd’hui. Antoine de Baecque, Philippe Chevallier et leurs soixante-et-onze collaborateurs parviennent pourtant à éveiller notre curiosité avec un ouvrage qui sort du lot, une sorte de dictionnaire philosophique du cinéma, qui ne cherche pas à aligner des dates et des noms mais bien plutôt à méditer sur des concepts, des écoles, des théories, et tout cela dans une approche pluridisciplinaire qui emprunte tantôt aux beaux-arts tantôt à la psychanalyse, à la sociologie ou à l’histoire des techniques. Placé par les auteurs à la convergence de toutes les sciences humaines, le septième art est décortiqué sous ses aspects les plus intellectuels, et on grappille dans ce pot-pourri une multitude d’observations et d’analyses susceptibles de titiller les cinéphiles passionnés. On y apprendra pourquoi Aragon comparait Godard à Delacroix, ce qu’Eisenstein doit au théâtre du Grand Guignol, en quoi consistait le projet d’un cinéma populiste selon Marcel Carné ou d’un cinéma participatif selon le Groupe Medvedkine, ce qui distingue l’expressionnisme du caligarisme, ce que l’URSS reprochait aux avant-gardes formalistes, ce que pensent les cinéastes iraniens de l’hollywoodisme, le rapport qu’il y a entre les films d’Abel Gance et les textes de Nietzsche sur la tragédie grecque, en quoi le zombie est une créature de gauche et le vampire une chimère de droite, ce que Matrix doit au gnosticisme et au taoïsme ou comment ne pas confondre un navet et un nanar.
On pourra également y trouver la définition de choses aussi curieuses qu’un fantascope (lanterne magique montée sur roues) ou une ciselure (intervention physique sur une pellicule pratiquée dans l’école lettriste) et décrypter les mécanismes complexes de la persistance rétinienne, de l’anamorphose ou de la polyvision. Le tout illustré de nombreuses citations de plumes aussi diverses et éclairantes que celles de Merleau-Ponty, de Lucien Rebatet, de Chris Marker, de Sacha Guitry, de Gilles Deleuze, de Dziga Vertov ou d’André Breton pour n’en nommer que quelques uns. On est tenté, en refermant ce dictionnaire foisonnant, de donner raison à Alain Badiou, abondamment cité dans l’ouvrage, qui remarquait : « On peut aller au cinéma le samedi soir pour se reposer et s’élever par surprise. »
Sous la direction d’Antoine de Baecque & Philippe Chevallier, Dictionnaire de la pensée du cinéma, Presses Universitaires de France, 2012, 792 pages
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